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Phil et Zophi

PHIL ET ZÒFI

Dans la rubrique Phil et Zophi

PHIL : J’ai lu que le CHU va rouvrir. Quel soulagement !

ZÒFI : Moi, je ne suis pas du tout rassuré.

PHIL : ça ne m’étonne pas… C’est la position de tes amis syndicalistes.

ZÒFI : C’est la position de ceux qui bossent là-dedans.

PHIL : Et le directeur, il ne bosse pas là ?

ZÒFI : S’il te plaît, pas de dispute inutile. Le problème est grave.

PHIL : Je conçois que cette réouverture n’arrange pas tout le monde.

ZÒFI : Arrête avec tes couillonnades !

PHIL : Je te jure… Par exemple mon vieux cousin Aristote… Tu te rappelles de lui ?

ZÒFI : Bien sûr, comment oublier cet emmerdeur de première ?

PHIL : Eh bien, il était hospitalisé au CHU, mais pas assez malade. Donc, hospitalisation à domicile.

ZÒFI : I a kaz a’y !? I ni chans.

PHIL : Il a droit à une petite infirmière tous les jours.

ZÒFI : Eh bien, que demande le peuple ?

PHIL : Le problème c’est que, dès qu’il la voit, il se sent mieux et chaque fois qu’elle s’en va, il se sent au plus mal.

ZÒFI : La pauvre !

PHIL : Je dirais plutôt « le pauvre »… Parce qu’il a peur qu’avec la réouverture ça s’arrête.

ZÒFI : Pas obligé…

PHIL : En tout cas, rien que de penser qu’il ne verra plus la petite, il est déjà à l’article de la mort.

ZÒFI : Krrraaa kra… Tu as réussi à me faire rire, mon vieux. Ça, ça s’arrose.

PHIL ET ZÒFI

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PHIL : Cyclones, assassinats, accidents de la route, notre seul Centre Hospitalier Universitaire qui brûle, bagarres tous les jours dans les Lycées et les grèves à répétition qui repartent… De la folie. O nou kay menm ?

ZÒFI : On va au même endroit, mon cher.

PHIL : Où ça ?

ZÒFI : Ici-même, en Guadeloupe.

PHIL : Alors, c’est ça… On fait du sur-place.

ZÒFI : Si tu veux… Le pourrissement d’une situation qui mûrit sur pied, donc bouge autrement.

PHIL : Là, tu me fais de la Philo, Zòfi.

ZÒFI : Un constat, rien de plus. Qu’est-ce qui s’améliore, d’après toi ?

PHIL : Si je comptais sur un ami pour me rassurer… Eh bien, c’est loupé.

ZÒFI : Tu veux quoi… Passer Noël tranquille ?

PHIL : Entre autres…

ZÒFI : Hélas, je ne peux rien pour toi. Je ne suis pas le Père Noël.

PHIL : Tu cites Macron, maintenant ?

ZÒFI : Il suffit qu’il sorte une banalité, ton Macron, ça devient citation.

PHIL : N’empêche, il l’a dit

ZÒFI : Qu’il ne nous sorte pas un « jirémanman » ! Parce que ça deviendra Parole Sainte.

PHIL : N’empêche… Il me rassure au moins, lui. Plus que toi.

ZÒFI : Eh bien tant mieux ! Je lui laisse volontiers le sale boulot.

PHIL : Et tu fais quoi ?

ZÒFI : Rien d’autre que vivre ici. Dans notre pays de merde.

PHIL : Toute petite ambition… Avoue !

ZÒFI : Oui, je l’avoue : mon Noël s’annonce bien, avec les gens que j’aime, dont quelques grévistes. Et toi, bon voyage !

PHIL : Pourquoi tu te fâches ?

ZÒFI : Moi, fâché ? Non. J’accorde à mes amis des moments de lâcheté… Et même d’idiotie.

PHIL ET ZÒFI

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PHIL : On va vers la fin de l’année 2017. Une année qui compte.

ZÒFI : Qui compte combien ?

PHIL : Eh bien… 1967 a eu 50 ans.

ZÒFI : Moi aussi… J’ai failli croire que tu voulais me fêter …

PHIL : Non, je n’y pensais pas.

ZÒFI : Je sais bien. Tu pensais aux massacres et aux morts.

PHIL : Eh oui… Ça ne s’oublie pas.

ZÒFI : Mais je suis la preuve qu’une autre chance pour le pays est née cette année-là. Non ?

PHIL (éclatant de rire) : Explique-moi ça un peu !

ZÒFI : C’est simple. Le pays n’est pas mort ce jour-là. Au contraire…

PHIL : Il est né, alors ?

ZÒFI : On peut dire ça comme ça… Mais je dirais plutôt: il a mûri.

PHIL: Mûri ?… En oubliant ce qui s’est passé ?

ZÒFI : Personne n’a oublié…Même ceux qui n’ont rien subi, rien vu, y pensent encore.

PHIL : M’ouais… Mais quand même…

ZÒFI : Faut pas confondre oublier et garder au fond du cœur, c’est pas la même chose.

PHIL: Tu veux dire que ce n’est pas la peine de faire savoir.

ZÒFI: Faire comprendre, c’est mieux. Et pour ça il faut plus qu’une date.

PHIL : Faut aussi en parler. La preuve, tu es né en 1967, tu as su comment ? Tes parents ?

ZÒFI: Ici, les parents ne déposent pas le deuil dans le berceau des enfants.

PHIL : N’empêche…

ZÒFI : Tu regardes et observes le pays…Tu remontes le fil de l’histoire des nègres…

PHIL : Ça ne suffit pas. Cette année-là, y a eu crime d’Etat. Il faut que ce soit reconnu et réparé. Comme tout crime.

ZÒFI : J’avoue… J’avais pas vu ça ainsi… An ka ba’w rézon a’w.

PHIL ET ZÒFI

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ZÒFI : Dis-moi, Phil. Tu peux m’expliquer pourquoi tout ce wélélé sur l’esclavage?

PHIL: Eh bien, je crois que Schœlcher n’a pas réglé tout le problème.

ZÒFI : Parle pour toi ! Moi, je ne l’ai jamais vraiment senti, ce type.

PHIL: C’est un Grand Monsieur, pourtant. Il s’est battu pour nous. Qu’est-ce qu’il avait à y gagner, lui perso ?

ZÒFI : Beaucoup… Demande aux Gros, ces mêmes familles anciennement propriétaires d’esclaves et regarde la couleur de ceux qui travaillent encore pour eux !

PHIL: C’est bien ce que je te disais… Il n’a pas tout réglé.

ZÒFI : N’empêche… On le célèbre comme le Bon Dieu.

PHIL: Tu exagères… Faut simplement rendre à César ce qui appartient à César.

ZÒFI : Oui, mais qu’est-ce qui reste pour nous : dire merci sans fin ? … Alors, pourquoi brusquement ce wélélé ?

PHIL: Tu n’as pas vu ce reportage sur les noirs vendus comme des esclaves en Lybie ?

ZÒFI : Oui, j’ai vu. Et alors ?

PHIL: Ça ne t’a pas remué ?

ZÒFI : Disons que ça m’a trouvé déjà remué. Je vis ici, je te rappelle. J’ai vu assez de profitation sur ma race pour être un remué permanent.

PHIL: On dirait que ça te gêne de voir les gens aussi touchés.

ZÒFI : C’est pas ça…

PHIL : C’est quoi alors ?

ZÒFI : Beaucoup de ces noirs vivaient en oubliant ce qu’ils sont, comme des blancs. Je ne les ai jamais vus là où il fallait, quand il le fallait…

PHIL: Eh bien, mieux vaut tard que jamais…

ZÒFI : Je veux bien, mais trop de « noirs » de dernière minute sur le marché, ça va finir par tuer le métier.

PHIL ET ZÒFI

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PHIL: Hé, monkonpè ! Pourquoi cette tête d’enterrement ?

ZÒFI : Enterrement… C’est bien le mot

PHIL : Dis-moi qui est mort ! Je connais ?

ZÒFI : Tu n’as pas écouté la radio ?

PHIL : Non, pas les avis d’obsèques. J’avoue que plus ça va plus j’évite… Ça me casse le moral.

ZÒFI : Je te parle des infos.

PHIL : C’est kif-kif… ça aime parler des morts

ZÒFI : Paraît que dans 20 ans, les vieux comme nous, seront la moitié du pays.

PHIL : Oui…Mais l’autre moitié ?

ZÒFI : Ében, une bonne moitié du reste ce sera les futurs vieux de quarante ans à la montée, et juste quelques exemplaires de ce qu’on appelle encore La Jeunesse.

PHIL: Tu veux que je te dise ! Y’a de l’exagération dans tout ça…Les journalistes, tu sais…

ZÒFI : Et pourquoi, d’après toi ?

PHIL: Pour nous désespérer…C’est évident.

ZÒFI : À ton âge… Quels sont tes projets ?

PHIL (riant) : Ében… À part crever… C’est commencer ce que je n’ai pas encore fait…

ZÒFI : Et c’est quoi ?

PHIL : Aller voir mes petits-enfants…

ZÒFI : Et ils sont où ?

PHIL : Une partie en France, l’autre au Canada

ZÒFI : Tout comme les miens… Tu vois, on s’est compris.

PHIL : Y’a pas de mal à garder le pays en leur absence… En attendant

ZÒFI : Vaste programme ! C’est vrai que ça aide à vivre

PHIL : ça permet au moins d’améliorer le système de santé, d’adapter l’habitat pour le confort des aînés, etc… ça réfléchit, en haut lieu !

ZÒFI : En gros, de préparer notre départ dans l’au-delà sans trop de casse, sans envisager le retour des jeunes.

PHIL : Normal. C’est qui, qui vote ? C’est nous, pas eux.

PHIL ET ZÒFI

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PHIL : Ka ki rivé’w, lèfrè, tu as perdu un parent ?

ZÒFI : Non, je pense en silence…

PHIL : Woy ! La chose est tellement rare, ça se fête

ZÒFI : Arrête, c’est sérieux. Il s’agit de Nous

PHIL : Ki Nou ? Nous tous ou nous deux

ZÒFI : Nous tous ET nous deux…

PHIL : Qu’est-ce-qui se passe ?…Je ne t’ai rien fait, moi !

ZÒFI : Tu ne t’es jamais demandé pourquoi on se rencontre si souvent ?

PHIL : Eben oui, en ce moment même… Parce que tu vas encore dire une connerie…

ZÒFI : Mais il t’en faut, pour te croire intelligent. Pas vrai ?

PHIL : Connerie !

ZÒFI : Tu vois, on n’a pas le même cerveau …

PHIL : Tu n’aimes pas le corossol, moi, j’adore…

ZÒFI : Tu es allergique au lambi, moi, j’adore… Tu as des salariés, moi, je suis salarié

PHIL : C’est vrai, on n’a rien de commun…

ZÒFI : Si, si… Cherche bien

PHIL : Vois pas

ZÒFI : Tu as un autre pays que celui-là ?

PHIL : Ma foi, non.

ZÒFI : Ében, moi non plus.

PHIL ET ZÒFI

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ZÒFI : Sa pa kay pou Kaï

PHIL : Ka ki kaï ?

ZÒFI : Ayen pa kaï

PHIL : Comprends pas… À te voir aujourd’hui, je crois que tout va bien. Sa kaï…

ZÒFI : Eben non

PHIL : L’explication !

ZÒFI : Kaï c’est le dernier lamantin… Sa pa kay

PHIL : Ah oui, j’ai compris. Je l’ai entendu aux infos… Paraît qu’ils vont le renvoyer chez lui

ZÒFI : J’ai peur qu’il n’y arrive pas vivant

PHIL : Si c’est pas malheureux !

ZÒFI : Et tout ça pourquoi ? Comme si ce qui manque le plus à la Guadeloupe…

PHIL : …Ce sont les lamantins

ZÒFI : Le Lamentin, ça suffit déjà !

PHIL : ça, tu peux le dire… D’ailleurs, c’est tout un pays qui nous manque.

ZÒFI : C’est vrai, chaque commune est un cas… Problème et problème et problème

PHIL : La différence, c’est qu’on ne peut renvoyer nos chômeurs nulle part, comme Kaï.

ZÒFI : Même si tu effaces le problème sur le tableau… Tant que tu n’as pas trouvé la solution, il persiste dans la tête.

PHIL ET ZÒFI

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PHIL : Les pêcheurs ont raison, mais je les trouve trop grandes-gueules.

ZÒFI : Grangèl, mon poisson préféré…

PHIL : Èben, moi aussi, figure-toi… Surtout la tête, en koubouyon… Mais je parlais de la grève des pêcheurs…

ZÒFI : Et alors ?

PHIL : Je veux dire qu’on peut revendiquer sans gueuler.

ZÒFI : Même quand on parle à des sourds pour sauver ton assiette ?

PHIL : Mon assiette ?

ZÒFI : Oui, ton koubouyon a grangèl

PHIL : Tu n’crois pas que c’est trop dramatiser. La mer ne va pas s’évaporer.

ZÒFI : La mer, non…

PHIL : Tu vois !?

ZÒFI : Mais les pêcheurs oui, si la pêche ne nourrit plus son homme.

PHIL : Incroyable…

ZÒFI :…mais vrai. Ou pé kouri répété sa, jous an gyèl a réken.

PHIL : An ba’w gangnè.

PHIL ET ZÒFI

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ZÒFI : Tu as vu mon maire à la télé, hier ?
PHIL : Awa… Qu’est-ce qu’il a dit ?
ZÒFI : Rien, et je suis d’accord
PHIL : Comment ? D’accord avec Rien ?
ZÒFI : C’est mon maire, c’est pas Rien, c’est Quelqu’un
PHIL : Quelqu’un qui ne dit Rien… Alors pourquoi la télé ?
ZÒFI : Eh ben, ça fait partie du job… On t’invite, tu vas.
PHIL : Et tu vas comme ça, bouche cousue ?
ZÒFI : Comment répondre intelligemment à des questions couillonnes…
PHIL : Y’a qu’à pas y aller. Boycotter, quoi.
ZÒFI : Ou bien tu y vas et tu fais grève du sens. Y’a pas que grève d’essence qui paie…
PHIL : Et ça rime à quoi ?
ZÒFI : Eh ben, on voit ta gueule… La télé c’est fait pour ça.
PHIL: Mais encore ?
ZÒFI : Istratégie… Istratégie ! Tu ne dis hak…Eh bien les gens vont chercher le fin mot au fin-fond.
PHIL: Laisse-moi te dire un truc ! Si la chair du zandoli  était si recherchée, l’animal ne se montrerait pas partout.

PHIL ET ZÒFI

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ZÒFI: Monchè, Dimanch an fouté on “Cassoulet William Soso” an kò an mwen. Quand tu fais revenir ça avec cive, tomates, piment…Et puis du riz blanc… Sé koupè dwét ! Y avait longtemps…
PHIL: Où tu as trouvé les tomates ?
ZÒFI : Tomates d’Italie pelées, en boite…
PHIL : É siv la ? Piman la ?
ZÒFI : Petits oignons-France à tiges…C’est presque tout comme. Et piment-Cayenne.
PHIL : Toi qui allais régulièrement au marché… Consommer local… C’est mort ?
ZÒFI : Sé lokal ki mò, pa konsomé ! Moi, je vis avec un ventre à nourrir, le moins cher possible. Avec tous ces dégâts de cyclone à réparer, tu sais…
PHIL : Et voilà ! William Soso, Hypermarchè et bannélo… Sauveurs de ventre ! Y’a que ça pour toi, le ventre… Hein ?
ZÒFI : Tous ceux qui comme toi ont l’âme pleine, vieux frère… Je les suis ventre à terre, mais pas vide.
PHIL: Fort minable…Fort minable !

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