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Pimandou

DU POLITIQUE AU POLITICIEN Déshabiller Paul pour couvrir Pierre… et vice-versa

Dans la rubrique Paroles de Virjil

Tous les langages attendus comme responsables finissent par se ressembler quand ils rassemblent les regards à courte vue. Si bien qu’ils confirment la croyance que « dèmen sé on kouyon ».

Au lendemain d’une catastrophe naturelle, on ne prévient pas la prochaine ; au lendemain d’une élection on ne regarde que celle qui arrive dans le plus court terme. Comme si la Guadeloupe, en tant que territoire et communauté humaine, vivait ses dernières années, voire ses derniers mois.

Demain est un couillon, c’est en tout cas ce que conclue le simple bon sens populaire, lorsque c’est toujours l’intérêt immédiat, économique ou politique, qui donne le la, dans une cacophonie où l’avenir ne trouve pas place. On peut plus aisément commémorer 72 ans de départementalisation ou 50 ans du massacre de 1967, selon le gain qu’on en tire aujourd’hui, que vouloir ou imaginer la Guadeloupe dans 50 ans, même dans 10 ans. C’est pourtant la qualité attendue du dirigeant politique, voire même économique : s’efforcer d’être prophète relativement honnête en son pays, plutôt que d’arrêter son regard sur le bout de ses chaussures.

Quand M. Francis Lignières, président du Groupement des Planteurs de banane promet « trois ans pour revenir à la production d’avant [l’ouragan] Maria, » il table sur trois années sans ouragan. Sans même le moindre vent un peu violent, suffisant pour qu’aucun bananier ne reste sur pied. Il pense –accordons le lui- aux 3000 emplois directs et indirects engendrés par l’économie bananière. Néanmoins, ne pense-t-il pas davantage à la banane qu’aux salariés ? La culture bananière est si sensible aux aléas climatiques qu’on ne comprend pas cet acharnement thérapeutique si elle n’est encore source de profits juteux pour les gros exploitants. Et puis, le maintien pendant longtemps, trop longtemps, de l’usage du chloredécone, au détriment de la santé de tout un peuple, ne confirme-t-il pas cette ligne de conduite presque proverbiale : qu’importent les hommes, pourvu qu’on ait le fric !

On évoque déjà, comme chaque année, les effets désastreux des pluies sur la récolte de cannes et leur teneur en sucre. Le sucre…Le sucre ! Ce produit pluri-centenaire, autour duquel et le paysage et la composition de la population et la formation sociale que nous avons hérités du statut colonial se sont construits ! On a beau répéter que, dans l’économie mondiale telle qu’elle est devenue, l’économie sucrière de papa se cassera forcément la gueule… Hélas, on continue à sucrer à outrance les discours officiels qu’on sert au peuple.

Tout se passe comme si la terre de Guadeloupe, quoiqu’il en coûte aux guadeloupéens d’aujourd’hui, serait spécialisée de toute éternité dans l’exportation selon les besoins d’une Métropole. Comme si, en conséquence, la population, pour ses besoins élémentaires, serait définitivement spécialisée dans consommation de produits importés par cette même Métropole, laquelle maintient la spécialisation de la terre. Cercle vicieux, logique mortifère. Pour un tel dessein, pas besoin d’autant d’emplois qu’un autre avenir demanderait. Même pas besoin d’une population plus nombreuse… Et l’on s’étonne que la population des sans-emploi s’accroisse en se rajeunissant, pendant que, dans l’ensemble, la population totale diminue et vieillit !

Autre exemple de cette myopie, ou vision sélective de l’immédiat, de la bouche du Président Chalus lui-même. C’est à propos du soutien de la Communauté Régionale au projet de tramway de Cap Excellence. Ce projet prétend porter sur le long terme une solution non polluante à l’explosion du transport automobile individuel, qui condamne à l’embolie quotidienne les réseaux de circulation. Le président est libre d’avoir un point de vue critique de fond sur une telle entreprise, que le public gagnerait à entendre. Mais il lâche tout de go, en substance : « les guadeloupéens veulent de l’eau dans leurs robinets, si j’avais x millions d’euros, je les mettrais sur la réparation des réseaux de distribution d’eau et non sur les tramways » Transposé en termes de gestion complexe d’un ensemble : « Mes enfants- sans mourir de soif – souffrent de manque d’eau courante tous les jours et en réclament à grands cris. Par conséquent, je mise tout sur l’eau : le transport pour aller à l’école ou au travail, les livres nécessaires à l’éducation et la culture, tout cela attendra. » C’est du moins ce qu’on a compris.

Le politique est moins digne de ce nom lorsqu’il n’entend que les cris les plus perçants de l’actualité, au détriment des plus souterrains qui alertent sur les catastrophes de demain.

Phil et Zofi

Dans la rubrique Phil et Zophi

PHIL : Tchÿip…Tchÿip !

ZÒFI : Tchÿip … Tchÿip, quoi ? On dirait que tu t’entraines à une nouvelle langue…

PHIL : C’est l’emmerdation, ça, pas une nouvelle langue

ZÒFI : Ok… Une langue ancienne comme nous-mêmes… Palé ban mwen !

PHIL : Je viens de recevoir un coup de fil de mon compère Tètè, de Gourbeyre…

ZÒFI : Je vois, ton ami frère… Ne me dis pas que…

PHIL : Non. Il est très malade, mais ça ira encore quelques temps. Ce qui me fait mal c’est que ça fait des années qu’on doit se voir… Et qu’on n’y arrive pas

ZÒFI : Je comprends. Lapointe-Gourbeyre ou Gourbeyre-Lapointe, la journée… c’est un voyage long et fatiguant

PHIL : Et, à nos âges, aucun de nous ne conduit plus la nuit…

ZÒFI : Heureusement qu’il y a le téléphone portable, mais quand même, on s’est perdu de vue.

PHIL : Avec tous ces embouteillages, tout le temps en continu.

ZÒFI : Je ne sais plus s’il a encore des dents, des yeux, des jambes…

PHIL : Bientôt, c’est à coups de klaxon que le monde raisonnera

ZÒFI : En litres d’essence, en traites de voiture, en heures de travail perdues dans les bouchons

PHIL : En accidents de la route qu’ils compteront leurs morts…

ZÒFI : Sans plus pouvoir se donner la main, se rencontrer, se rassembler

PHIL : En conclusion, la merde c’est maintenant.

Flics, matons, détenus…à chacun sa prison

Dans la rubrique Paroles de Virjil

On imagine des détenus apprenant de leurs cellules que, dehors, les policiers gazent les surveillants en grève… Que peuvent-ils bien se dire ?


Peut-être se disent-ils, que tout fout le camp ou que rien désormais n’est plus à sa place. Se sentent-Ils solidaires des matons agressés par les flics ou des flics affrontant les matons ? Allez savoir !

N’empêche, ce spectacle surréaliste donne à réfléchir à tout le monde. Les policiers agissent sur ordre de l’Etat ; les surveillants, au service du même État, voudraient mieux servir encore ; l’Etat, quant à lui, semble ne pas les entendre. C’est pour cela qu’ils gueulent, partout en France, devant les prisons françaises. Et en Guadeloupe, par la même occasion.

Tous les serviteurs de l’Etat ne s’aiment pas bien, finalement. Nul n’est tenu d’aimer son prochain, dès lors que, chacun dans son sillon, on laboure un champ qui échappe à la fois à notre champ de vision et au désir humain de faire société. On voit les murs rassurants de la prison, mais pas les êtres qui y vivent tous les jours ; on voit l’ordre qu’on doit mettre, mais pas le désordre qu’on contribue à amplifier ; on veut la paix sociale à prix fort, mais sans tenir compte des ferments de guerre sociétale éparpillés à petits prix. D’une main, on éteint le feu, de l’autre un joue avec des allumettes dans une société où même l’eau est devenue un produit inflammable.

Surpopulation carcérale, dit-on, et peu de moyens humains pour contenir la cocotte-minute, remplie de colère, de rancœur, de folie criminelle souvent, qui chauffe, chauffe… siffle lugubrement. Fait des victimes tous les jours parmi tous pensionnaires, et surveillants et surveillés.

Tous les délinquants emprisonnés savent la brutalité de la police et du personnel pénitentiaire, l’implacabilité de la Justice. Ils vivent avec, font avec. C’est devenu leur monde, leur univers. Quelque part, ils font tout pour mériter cela.

Ils rêvent aussi de liberté, liberté qu’on ne leur apprend nulle part dans notre société et qu’ils ne trouvent nulle part, à plus forte raison en prison. Pour eux, c’est un idéal à atteindre, de préférence par toute forme d’évasion. D’où s’évader et comment, pour aller où et faire quoi ? Ils ne sont pas les seuls à se poser la question. Dehors, la plupart des gens réputés libres se la posent, dans ce contexte réputé républicain où l’égalité est de plus en plus inégale et la fraternité inconnue, même répétée comme une litanie.

À voir flics et matons s’en mettre plein sur la tronche en s’appelant de tous les noms d’oiseaux, certains ont peut-être envie de devenir honnêtes, le temps d’un clin d’œil, comme le flic discipliné et le maton soucieux de mieux mater le taulard, histoire d’être pour une fois au cœur du bordel, mais par le droit chemin. Histoire de voir l’Ordre et la Justice s’encanailler.

Trêve de plaisanterie.

Ici en Guadeloupe, particulièrement, le problème de la surpopulation carcérale, sur fond de décroissance démographique du Pays, à quelque chose de tragique. Les deux phénomènes sont donnés comme irréversibles par les avis compétents. Cela signifierait que plus les prisons auront besoin de surveillants et plus le pays aura besoin de services aux personnes âgées… Et de flics pour arrêter les jeunes délinquants, d’un côté, et, de l’autre, veiller au respect de l’ordre, si d’aventure il arrivait au personnel judiciaire ou de services aux maisons de retraite de clamer à cors et à cris, qu’ils sont autant débordés, que mal payés… Cercle vicieux, bordé de barbelés et de désillusions.

Nous ne voulons pas être pessimistes. Un tout autre avenir est à concevoir par des cerveaux enfermés à vie dans des boites…crâniennes.

M-K Virjil

Phil et Zophie

Dans la rubrique Phil et Zophi

Zòfi : Figure-toi, ce matin, après une heure de queue à La Poste, c’est juste quand mon tour arrive que la connasse du guichet profite pour s’absenter…

Phil : Et alors ? Tout le monde a droit à une pause-pipi… Même à La Poste. Non ?

Zòfi : Vu comme ça, oui. Mais, moi, pendant une heure je me suis retenu, pour ne pas perdre ma place dans le rang… En plus, je me suis encore retenu pour ne pas…

Phil : Quoi ?… Ne pas faire un cas…Pour aller en prison ?

Zòfi : Et alors ? A pa pou chyen lajòl fèt !

Phil : On peut toujours le dire tant qu’on n’y est pas.

Zòfi : Ou ni rézon…Même en tant que gardien

Phil : Les détenus ne sont pas des anges…

Zòfi : …Ni les surveillants des anges-gardiens

Phil : Y’a qu’à voir, maintenant ils ont tous maille à partir avec la police.

Zòfi : On aura tout vu, vraiment.

Phil : Y’a peut-être trop longtemps qu’on vit.

Zòfi : Si ça se trouve, on est déjà mort, et on est en enfer.

Phil : Moi, en enfer ? C’est une erreur judiciaire.

Zòfi : La Justice Divine est débordée, mon vieux…Si ça se trouve, Saint Pierre fume des joints

Phil : Donc, Là-Haut, y’a des descentes de flics qui se perdent…

Zòfi : Mais oui…

Phil : N’empêche… On est là, ensemble

Zòfi : Oui… Et la mort dans l’âme, on va se boire un coup.

Phil : En attendant le vrai Jugement Dernier

Zòfi : Tu sais, Saint Pierre et tous les Saints, je les emmerde.

Phil : Awa, pawòl a’w pa tan mwen…Sacripant !

Si tu ne crées pas ton entreprise… T’es mort, mec !

Dans la rubrique Paroles de Virjil

Jean-Marc Mormeck, délégué interministériel pour l’égalité des chances des français d’Outremer est venu lancer officiellement « la semaine de l’entrepreneuriat dans les quartiers » et le programme Jeune Ambassadeur de l’Engagement Associatif.

L’idée parait simple : « le contexte d’employabilité étant compliqué… » Dixit le recteur d’Académie qui l’accompagnait dans un collège, [Il faut lire : contexte où il y a plus de bras et de métiers que d’offre d’emploi véritable] … On doit sensibiliser nos jeunes, et très précocement, à la création d’entreprise. Si l’on n’arrive pas à en faire des salariés, on en fera au moins des entrepreneurs.

Par Convention «  l’Association 100 000 entrepreneurs » proposeraient des entrepreneurs formés à intervenir en milieu scolaire, chaque fois à raison de 1 heure trente à 2 heures, pour aider nos enfants à se prendre de passion pour l’entreprise. Il est prévu qu’en 2018, 3500 jeunes, de la classe de 4ème à l’Université rencontrent des chefs d’entreprise.

Ce n’est pas tout. L’autre bonne nouvelle est le programme de sensibilisation de la jeunesse à l’action associative : développer le sens civique, le goût de l’engagement dans de l’action collective, développer le dialogue interculturel entre jeunes français d’Outremer et jeunes américains (des USA). Aux Etats-Unis, pays de l’entreprise capitaliste par excellence, nos jeunes, baptisés ambassadeurs (de France) deviendront chacun capitaine de sa barque, ne serait-ce que par contagion.

Pourquoi n’y avoir pas pensé plus tôt, au lieu de laisser s’installer l’échec scolaire, le chômage, la délinquance et autres conduites à risque ?

Le problème c’est que des gouvernements français antérieurs et d’autres ministères y ont déjà pensé, l’ont déjà expérimenté sous diverses formes, depuis qu’est née l’idée de la « Politique de la Ville ». Mormeck arrive des dizaines d’années après Tapie. L’Egalité des chances est aussi vieille comme principe que l’inégalité qui perdure en s’aggravant.

Si ce n’était le cas, les jeunes d’alors, qui sont les mères et pères des collégiens et lycéens d’aujourd’hui, auraient du sens de l’entreprise et civique à en revendre. Si bien que l’environnement familial et sociétal de la Guadeloupe aurait assuré la transmission, sans qu’il soit besoin que l’école se charge d’autre chose que de la transmission de la Connaissance et de la Culture.

Loin d’être dubitatif par principe ou méfiant par exprès, l’observateur peut se poser quelques questions qui tombe sous le sens. Quels entrepreneurs rencontreront ces 3500 jeunes ? Les vrais, ceux qui pourront leur montrer la réalité du monde de l’entreprise en Guadeloupe, auront-ils la franchise de leur révéler la durée de vie de toutes les Très Petites Entreprises qui se créent chaque années, leurs difficultés de trésoreries, etc… ?

Il serait bon d’inviter dans les medias tous les candidats à l’autoentreprise ou, s’ils n’osent dire leurs difficultés publiquement, qu’il y ait une vraie enquête sur le thème : la très petite entreprise est-elle le remède à la destruction de la force de travail par le chômage ?

Qui réussit vraiment dans l’entreprise ? Ceux qui ont une surface financière qui les rend viable, leur permettent d’accumuler du capital, souvent au détriment du nombre de salariés. Ceux qui réduisent le personnel sans état d’âme quand c’est nécessaire et n’embauchent pas à tout berzingue. La petite entreprise individuelle, sous-traitant payé au lance-pierre, salarié déguisé en patron, sans aucun avantage du salariat, mais avec tous les inconvénients du chef d’entreprise qu’il ne sera jamais dans ces conditions, voilà la triste réalité !

On ne devrait pas consoler la jeunesse à si bon compte ou par la tromperie, tout en inculquant la mauvaise conscience d’accéder à un métier sans chance d’avoir un emploi. De plus, c’est une mentalité qu’on instille : la loi du chacun pour sa gueule. Il est incompréhensible qu’avant d’avoir à apprendre un métier ou à avoir envie d’embrasser une profession, on apprenne à se résigner devant l’absence de perspective collective. Alors que ce n’est pas le travail qui manque, mais l’emploi, pourquoi le bouc émissaire serait-il le travail ?

PHIL ET ZÒFI

Dans la rubrique Phil et Zophi

PHIL : Zòfi, tu as commencé à réfléchir à ton avenir ?

ZÒFI : C’est à moi que tu parles ?

PHIL : Zòfi, c’est bien toi ?

ZÒFI : C’est pas à un jeune que tu t’adresses. Mon avenir c’est la retraite.

PHIL : C’est mince financièrement, la retraite

ZÒFI : C’est vrai. Mais j’ai pas l’intention de mourir sur l’or

PHIL : Parole en bouche !… Tu devrais te pencher sur l’autoentreprise

ZÒFI : Pour quoi faire ?

PHIL : Eh bien, ce que tu as fait toute ta vie, mais à ton compte.

ZÒFI : En gros, devenir mon propre chef avant de casser ma pipe ?

PHIL : C’est à peu près ça.

ZÒFI : C’est ce que tu envisages, toi ?

PHIL : C’est mon chef qui me l’a suggéré. Devenir prestataire après avoir été salarié

ZÒFI : J’ai pigé. La charge du salaire en moins pour lui…

PHIL : … Et l’expérience en plus. Tout bénèf !

ZÒFI : À ce train-là… Le jeune qui arrive n’a aucune chance.

PHIL : Bien sûr, il en a une : se mettre comme moi autoentrepreneur et se battre

ZÒFI : Tu ne te rends pas compte de ce que tu fais, là ?!

PHIL : Euh, je plaisantais… Mais mon patron, lui, il ne plaisante pas.

ZÒFI : Chacun pour soi, après moi le déluge !

PHIL : ça, c’est pas pour demain. On y est déjà

PHIL ET ZÒFI

Dans la rubrique Phil et Zophi

PHIL : Vieux frère, qu’est-ce que tu as prévu pour les fêtes ?

ZÒFI : Bwè dlo an mwen, é sé tout.

PHIL : Tu plaisantes où quoi ? Au moment où l’on annonce des coupures d’eau tournantes !?

ZÒFI : Tu n’as rien entendu d’autre aux infos ?

PHIL : Oui, mais rien de plus important, et grave.

ZÒFI : Tu n’as pas entendu qu’ils allaient intensifier les contrôles d’alcoolémie sur les routes pendant les fêtes…

PHIL : Bien sûr, qu’est-ce qui cloche là-dedans… Tu conduis, tu bois de l’eau.

ZÒFI : C’est précisément ce qui cloche… Y’aura pas d’eau… Et jus, limonade, tout ça… ça fait grossir.

PHIL : Tu ne peux pas rester sérieux ? La situation ne me donne pas envie de plaisanter… Ni d’ailleurs de faire la fête.

ZÒFI : Allons, mon vieux, passe l’éponge !

PHIL : Je veux bien, mais sur quoi ?… Tout est sec.

ZÒFI : C’est bien ce que je te disais. Faut arroser un peu.

PHIL : Avec tous ce ti-feux ?… Tu vas te brûler.

ZÒFI : Tu sais bien : c’est le poil du chien qui guérit de la morsure du chien.

PHIL : De tels raisonnements, ça peut aller loin. Tu te rends compte ?

ZÒFI : Alors, qu’est-ce qu’on fait ici, on commande deux verres d’eau ?

PHIL : OK, mais de l’eau gazeuse… Y’en a une bonne qui vient d’Italie.

ZÒFI : Pour moi, ce sera comme amortisseur, après mon feu.

Faut-il euthanasier l’hôpital ?

Dans la rubrique Paroles de Virjil

Rouvrira-t-il ? Rouvrira-t-il pas ? Comme autour du chevet d’un grand brûlé, préfet, direction, agents hospitaliers et médecins ont des diagnostics contradictoires sur l’avenir immédiat du CHU…. Et les politiques de santé publique bégaient.

Un Centre Hospitalier Universitaire, le seul du pays, dont le processus vital est fortement engagé, ce n’est pas une mince affaire. Ce ne sont pas tant les dégâts causés par le feu qui inquiètent. Ils sont probablement réparables. C’est l’état général de santé du brûlé et les principes de précaution non respectés bien avant le sinistre et par conséquent les chances d’une bonne convalescence et d’une vraie guérison.

Depuis bien longtemps avant, le personnel avait donné l’alerte. Les syndicats disent que les autorités hospitalières restaient sourdes. Les décideurs, plus concentrées sur une gestion financière vouée à faire des économies de bout de ficelles, choisissaient déjà de jouer à la roulette russe. Tout en jouant la montre sur l’ouverture d’un CHU flambant neuf, présenté comme une Terre Promise pour les malades et les soignants. Cela aurait pu durer longtemps: passer chaque jour entre les gouttes de pluie sans être mouillé, en soignant vaille que vaille, sans scandale majeur qui fasse la Une des journaux.

Le sort en a voulu autrement, dans les circonstances que l’on sait. Une carte sanitaire bouleversée de force. Pourtant, au-delà de l’affolement, on a pu se demander si à autre chose malheur n’était pas bon; si, de fait, la nécessité d’une répartition des soins sur l’ensemble du territoire ne préfigurait pas l’option d’une politique de santé de proximité.

C’était peut-être l’occasion de tout revoir, sous le feu de la malheureuse expérience. Écouter enfin ceux qui travaillent tous les jours dans le CHU depuis des années, qui voient passer un flot ininterrompu de malades en tremblent pour la sécurité de tous. Ce n’est pas un péché d’exprimer cela par la voie syndicale lorsque le dialogue entre l’ensemble de la communauté hospitalière devient difficile.

Une autre raison de ne pas blâmer une contrariété : solidarité admirable de tous les professionnels de la santé et de la sécurité lors de l’incendie. La priorité fut de sauver des vies. Rien d’autre n’avait d’importance. Ce comportement, animé par une même éthique augurait de jours meilleurs en matière de dialogue. Mais voilà….

Rouvrira-t-il ? Rouvrira-y-Il pas ? Les questions touchant au long terme semblent achopper sur des petits intérêts immédiats, au-delà de la nécessité sanitaire. Excès d’imprudence de la part de la direction du CHU partisan d’une réouverture partielle? Excès de prudence ou hypocrisie d’une administration préfectorale qui mettrait en garde juste pour protéger ses arrières ? En tout cas, les questions posées par les syndicats relèvent du pur bon sens : si les causes profondes du sinistre subsistent, qu’est-ce qui garantit qu’elles ne reproduisent pas les mêmes effets, et peut-être en pire ? « Pourquoi les clapets de désenfumage, les extracteurs de fumée, les portes coupe-feu n’ont-ils pas fonctionné ? » Ce qui a obligé les autorités à faire évacuer tout l’hôpital. On ne voit pas pourquoi, en l’absence de réponses précises, une réouverture totale ou partielle serait envisagée sans risque. D’autant plus qu’une visite technique de la Sous-Commission Départementale pour la Sécurité (SCDS) à la tour Nord et aux 7ème et 9ème étages de la tour Sud a révélé de graves carences sur le plan de la sécurité incendie.

Il semble que ces constats sont la répétition des mêmes, bien avant l’incendie, et qui n’ont pas empêché le CHU de fonctionner comme si de rien n’était.

On pourrait s’interroger en ces termes : puisque l’acharnement thérapeutique pour sauver le CHU semble coûter trop cher, ce que personne n’ose avouer, faut-il alors euthanasier cet hôpital ? Cette question émane évidemment d’un profane, mais elle n’est certainement pas stupide. Autre répartition des lieux de soins, des malades et du personnel. Difficilement possible, mais possible tout de même, à la dimension de l’archipel guadeloupéen.

PHIL ET ZÒFI

Dans la rubrique Phil et Zophi

PHIL : J’ai lu que le CHU va rouvrir. Quel soulagement !

ZÒFI : Moi, je ne suis pas du tout rassuré.

PHIL : ça ne m’étonne pas… C’est la position de tes amis syndicalistes.

ZÒFI : C’est la position de ceux qui bossent là-dedans.

PHIL : Et le directeur, il ne bosse pas là ?

ZÒFI : S’il te plaît, pas de dispute inutile. Le problème est grave.

PHIL : Je conçois que cette réouverture n’arrange pas tout le monde.

ZÒFI : Arrête avec tes couillonnades !

PHIL : Je te jure… Par exemple mon vieux cousin Aristote… Tu te rappelles de lui ?

ZÒFI : Bien sûr, comment oublier cet emmerdeur de première ?

PHIL : Eh bien, il était hospitalisé au CHU, mais pas assez malade. Donc, hospitalisation à domicile.

ZÒFI : I a kaz a’y !? I ni chans.

PHIL : Il a droit à une petite infirmière tous les jours.

ZÒFI : Eh bien, que demande le peuple ?

PHIL : Le problème c’est que, dès qu’il la voit, il se sent mieux et chaque fois qu’elle s’en va, il se sent au plus mal.

ZÒFI : La pauvre !

PHIL : Je dirais plutôt « le pauvre »… Parce qu’il a peur qu’avec la réouverture ça s’arrête.

ZÒFI : Pas obligé…

PHIL : En tout cas, rien que de penser qu’il ne verra plus la petite, il est déjà à l’article de la mort.

ZÒFI : Krrraaa kra… Tu as réussi à me faire rire, mon vieux. Ça, ça s’arrose.

La Guadeloupe malade

Dans la rubrique Paroles de Virjil

« Hé léfrè, Lagwadloup malad » l’alerte lancée il y a des dizaines d’années par un chant de Guy Konkèt est devenu intemporelle. On la relance et la relancera en boucle sous toutes les formes et tous les tons à la moindre crise. Parce que la Guadeloupe va toujours mal. Et ceux qui font cercle à son chevet ne trouvent plus les mots qui soulagent.

La chanson concluait qu’il fallait « trouver docteur pour sauver le Pays. » Depuis, les experts, les spécialistes de toute discipline, dont singulièrement les politologues, les parents et amis se sont multipliés autour du malade. Entre les solutions péremptoires et les mots d’affections qu’il entend, il ne comprend plus grand-chose. Tout vivant que tu es encore, lorsque tu sombres dans l’inconscience, tu entends, oui, mais toute parole devient bla-bla-bla.

C’est sûr qu’au stade où en est la Guadeloupe, elle pourrait bien sentir diminuer sa capacité de croire en quiconque. Même le gadèdzafè du coin n’y peut rien qui, pendant longtemps, fut le dernier recours. Ne serait-ce que par affinité culturelle.

Le pire, c’est la situation du Guadeloupéen. Tout concourt à lui faire croire que plus la Guadeloupe est malade, plus il se porte bien. C’est le Pays qui l’empêcherait de s’épanouir tranquillement par son incapacité d’endiguer les immondices importées, d’éviter dans ses artères l’embolie causée tous les jours par trop d’automobiles, l’insécurité grandissante dont il est le théâtre. Ce pays est comme un boulet. Quand on veut s’élancer, il vaut mieux s’en défaire et s’envoler loin, loin, sans se retourner ou bien, même resté sur place, ne pas trop y penser, le rayer de son agenda, s’occuper de ses propres affaires en jouant perso de préférence… Être en partance tout en étant là.

Toute catastrophe, aussi bien naturelle qu’accidentelle vient prouver la gravité du mal. Eux-mêmes, les guadeloupéens, n’y sont pour rien. Ils sont victimes de leur propre pays, qui ne comprend même pas qu’il faut se bouger pour sortir de l’enclave. Peut-être même faire comme si sa situation géographique, là où passent les cyclones, était juste une mauvaise idée.

Un jour de grève, une minute de barrage, constituent le scandale suprême… «  La Guadeloupe va déjà assez mal, faut pas en rajouter ». On reproche au malade ses poussées de tension ou de fièvre, ses embouteillages dus aux opérations escargots qui ne sont pas pires que cette surabondance quotidienne de bagnoles qui vous font escargots quand vous êtes pressés.

Beaucoup de chômage, à peine tempéré par de nombreux emplois précaires; presque plus rien à produire et à vendre, mais beaucoup à acheter par containers entiers; ces âmes perdues errant dans les rues des villes et des communes, autour des écoles, voire même dedans, portées par des corps qui font frémir par leur jeunesse; un hôpital dit « de référence » qui flambe sans pourquoi ; enfin, des politiciens dont aucun ne fait un miracle… Des bolides qui tuent et ne cessent de se vendre sur une liste aussi longue et quotidienne que les avis d’obsèques.

Tout cela, selon le populaire, n’aurait d’autre explication que la Malédiction. Et cette Malédiction s’appellerait Guadeloupe. Toute autre explication fournie par la raison, la volonté d’y trouver remède, n’est entendue que vaguement dans un brouillard morbide, à travers la cacophonie des klaxons, les tubes qui font le buzz et les wélélé de colère, comme rien d’autre que du bla-bla-bla.

On repense encore à ces mots d’Aimé Césaire …dans [ce pays] inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme |ce pays] à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu’on eût voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en [lui] dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, dans [ce pays] inerte, cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette.

PHIL ET ZÒFI

Dans la rubrique Phil et Zophi

PHIL : Cyclones, assassinats, accidents de la route, notre seul Centre Hospitalier Universitaire qui brûle, bagarres tous les jours dans les Lycées et les grèves à répétition qui repartent… De la folie. O nou kay menm ?

ZÒFI : On va au même endroit, mon cher.

PHIL : Où ça ?

ZÒFI : Ici-même, en Guadeloupe.

PHIL : Alors, c’est ça… On fait du sur-place.

ZÒFI : Si tu veux… Le pourrissement d’une situation qui mûrit sur pied, donc bouge autrement.

PHIL : Là, tu me fais de la Philo, Zòfi.

ZÒFI : Un constat, rien de plus. Qu’est-ce qui s’améliore, d’après toi ?

PHIL : Si je comptais sur un ami pour me rassurer… Eh bien, c’est loupé.

ZÒFI : Tu veux quoi… Passer Noël tranquille ?

PHIL : Entre autres…

ZÒFI : Hélas, je ne peux rien pour toi. Je ne suis pas le Père Noël.

PHIL : Tu cites Macron, maintenant ?

ZÒFI : Il suffit qu’il sorte une banalité, ton Macron, ça devient citation.

PHIL : N’empêche, il l’a dit

ZÒFI : Qu’il ne nous sorte pas un « jirémanman » ! Parce que ça deviendra Parole Sainte.

PHIL : N’empêche… Il me rassure au moins, lui. Plus que toi.

ZÒFI : Eh bien tant mieux ! Je lui laisse volontiers le sale boulot.

PHIL : Et tu fais quoi ?

ZÒFI : Rien d’autre que vivre ici. Dans notre pays de merde.

PHIL : Toute petite ambition… Avoue !

ZÒFI : Oui, je l’avoue : mon Noël s’annonce bien, avec les gens que j’aime, dont quelques grévistes. Et toi, bon voyage !

PHIL : Pourquoi tu te fâches ?

ZÒFI : Moi, fâché ? Non. J’accorde à mes amis des moments de lâcheté… Et même d’idiotie.

1967-2017 QUÊTE CINQUANTENAIRE

Dans la rubrique Paroles de Virjil

Pour certains Guadeloupéens, l’année 2017 qui s’achève aurait été une parmi d’autres si elle ne marquait le cinquantenaire du massacre de 1967. Événement très lointain pour les nouvelles générations et encore présent, dans le souvenir et dans la chair de nombre de leurs aînés. Y-a-t-il pour autant deux catégories de guadeloupéens, l’une âgée et l’autre jeune, qui se tourneraient définitivement le dos ? Ça en a l’air, mais rien n’est moins sûr.

Observons deux événements apparemment sans rapport, qui se déroulent en même temps. L’un à l’université de Fouillole, Le Colloque International sur Mai 1967 ; l’autre pas très loin, au Pavillon de la Ville, près de la Place de la Victoire, Kamo Lari.

Le premier, quoiqu’il ait lieu à l’Université, attire plus de contemporains des événements de 1967 que d’étudiants ; le second a l’ambition de réunir les jeunes autour de la création artistique et il y parvient. Pour peu qu’en quittant l’un pour passer par la ville devant l’autre, le recueillement, le plaisir des retrouvailles entre anciens contraste avec le bouillonnement que l’on perçoit de la Place de la Victoire. Mais, peut-on en tirer des conclusions négatives ? D’un côté, les jeunes, plus précisément les étudiants, ne semblaient pas avoir été prioritairement conviés, de l’autre, les plus vieux ne pouvaient se sentir invités. Sauf les plus curieux dans les deux cas.

Il n’est pas absurde de penser que la Guadeloupe est et reste un vaste champ d’expression de tous les combats pour voir la lumière. C’est pourquoi les jeunes qui cherchent dans l’expression artistique comment exister en ce pays, avec d’autres ouvertures et d’autres goûts, sont sans le savoir les héritiers de ceux qui se sont dramatiquement heurtés au pouvoir, il y a cinquante ans. Certes, aujourd’hui, la jeunesse créative semble ne se heurter à rien. On dit la société permissive, les familles laxistes. Et les medias sont plus prompts à jeter leur dévolu sur la jeunesse, comme sur une source de jouvence. Puisqu’il faut divertir pour se faire pardonner de mal informer. Or, c’est précisément à cette société du spectacle et de la consommation que se heurte la créativité de la jeunesse. Elle est souvent enfermée dans la cage d’un format : le goût du jour, le buzz de l’instant.

Entre les deux, dans cette même Guadeloupe, il y a une parole qui se croit écartelée parce qu’elle circule mal. Mai 67, puisqu’il s’agit d’histoire et d’un fait de société majeur, aurait pu être un thème proposé aux étudiants dans leur programme, aux heures de cours. L’Université s’est contentée d’être le lieu d’un Colloque, au même titre qu’aurait pu l’être toute autre salle de conférence. Kamo Lari, même si son thème central est celui de la « culture urbaine », semblait s’ouvrir aux arts de la rue. La rue qui, littéralement, est l’espace commun, mais est laissée aux jeunes, comme pour s’en débarrasser.

Quelle que soit sa différence de forme, de rythme, de rime, qu’elle soit brûlante ou plus savante, la révolte a les mêmes origines. On pourrait aussi dire qu’elle n’a pas d’âge. Pourvu qu’on se demande, en revanche, pourquoi c’est la langue créole qui, sans hésitation, en est le véhicule privilégié et pourquoi les musiques intégrées viennent davantage de la Caraïbe ou plus généralement de l’afro-descendance des régions proches. En remontant l’histoire, on en arrive à 1967. L’année où, « dans un miroir de sang, sous des éclairs de mitraillette » de jeunes guadeloupéens ont vu leur pays définitivement différent.

Au fond, on serait tenté de dire qu’aujourd’hui, l’argile qui fait défaut à la Guadeloupe pour se pétrir un avenir, ce sont les guadeloupéens. Il en sera ainsi tant que telle catégorie, élite intellectuelle ou non, secteur professionnel ou tranche d’âge, s’arrogera à elle seule le monopole de l’identité. Dialogue, échange, tout ce qui est propre à réinventer les solidarités nécessaires, est désormais bon à prendre.

PHIL ET ZÒFI

Dans la rubrique Phil et Zophi

PHIL : On va vers la fin de l’année 2017. Une année qui compte.

ZÒFI : Qui compte combien ?

PHIL : Eh bien… 1967 a eu 50 ans.

ZÒFI : Moi aussi… J’ai failli croire que tu voulais me fêter …

PHIL : Non, je n’y pensais pas.

ZÒFI : Je sais bien. Tu pensais aux massacres et aux morts.

PHIL : Eh oui… Ça ne s’oublie pas.

ZÒFI : Mais je suis la preuve qu’une autre chance pour le pays est née cette année-là. Non ?

PHIL (éclatant de rire) : Explique-moi ça un peu !

ZÒFI : C’est simple. Le pays n’est pas mort ce jour-là. Au contraire…

PHIL : Il est né, alors ?

ZÒFI : On peut dire ça comme ça… Mais je dirais plutôt: il a mûri.

PHIL: Mûri ?… En oubliant ce qui s’est passé ?

ZÒFI : Personne n’a oublié…Même ceux qui n’ont rien subi, rien vu, y pensent encore.

PHIL : M’ouais… Mais quand même…

ZÒFI : Faut pas confondre oublier et garder au fond du cœur, c’est pas la même chose.

PHIL: Tu veux dire que ce n’est pas la peine de faire savoir.

ZÒFI: Faire comprendre, c’est mieux. Et pour ça il faut plus qu’une date.

PHIL : Faut aussi en parler. La preuve, tu es né en 1967, tu as su comment ? Tes parents ?

ZÒFI: Ici, les parents ne déposent pas le deuil dans le berceau des enfants.

PHIL : N’empêche…

ZÒFI : Tu regardes et observes le pays…Tu remontes le fil de l’histoire des nègres…

PHIL : Ça ne suffit pas. Cette année-là, y a eu crime d’Etat. Il faut que ce soit reconnu et réparé. Comme tout crime.

ZÒFI : J’avoue… J’avais pas vu ça ainsi… An ka ba’w rézon a’w.

Image et visage de l’esclavage

Dans la rubrique Paroles de Virjil

Mieux que les cyclones, ceux qui fabriquent la Une des actualités font la pluie et le beau temps. Voici, ces derniers temps, l’esclavage revenu à la Une, raflant tous les scoops sur son passage. Comme orchestration d’une émotion publique captive, on ne peut pas faire mieux. Madame ou Monsieur Tout-le-monde est bouleversé dans sa chair et appelé à protester.

Ces derniers mois, les séries télévisées comme « Racines » ou « Victoria » ou la rediffusion du film « Twelve years a slave » n’ont cessé de montrer la cruauté du système esclavagiste. Cela n’a suscité aucune révolte visible, juste le sentiment d’être spectateur d’un passé qui ressemble au nôtre, sans l’être tout à fait. Et puis sont arrivées ces séquences relayées par les chaînes occidentales et les réseaux sociaux : la vente de nègres en vrai… Alors, là, débordement d’émotion : il faut se méfier de l’esclave qui dort au fond du cœur de l’affranchi. Du coup, en France, des appels à manifester devant l’ambassade de la Lybie et, en Guadeloupe, sur la Place de la Victoire, en plus des pétitions qui circulent.

Etrange anachronisme en Guadeloupe où, en considérant le comportement quotidien des guadeloupéens, l’esclavage serait bien aboli, depuis 1848. Ça se commémore volontiers, mais jamais ne se remémore, au point d’habiter la vie de tous les jours. Alors, que se passe-t-il ?

Le samedi 18 novembre 2017, à Pointe-à-Pitre, ils étaient une quarantaine, à clamer comme Delgrès en 1802 : « Vivre libre ou mourir ». C’était loin d’être un remake de l’insurrection anti-esclavagiste de l’époque, juste la démonstration que quête de liberté de nos pères était encore de mise, parce que le monde d’aujourd’hui nous y invite. Une quarantaine, cela paraît peu, mais la dignité n’attend pas le nombre des adeptes. À entendre les diverses réactions, dans les conversations de la place du marché, il n’est pas de femmes ou d’hommes, vieux ou jeunes, qui n’ait été profondément bouleversé par le choc de ces images. Même un député BCBG a dû se fendre à l’Assemblée d’une interpellation à la France, avec standing ovation.

On ne peut jeter la pierre à personne de se réveiller soudainement de la torpeur amnésique. Cependant, puisque le mur de l’ignorance s’est un peu lézardé, pourquoi alors ne pas profiter de cette ouverture pour inviter à aller regarder derrière ? La Lybie qui sert de point de mire n’est que la conséquence de l’œuvre de destruction d’un Etat souverain. Si ce pays est à la dérive, si la violence et la persécution des africains noirs y règnent, la France aurait plus à nous dire que cris de vierge effarouchée. Les marchands d’esclaves ne sont pas de la génération spontanée, ne sont-ils pas arrivés dans les bagages de l’OTAN ? Qu’on en appelle aujourd’hui à l’humanitarisme, c’est la moindre des choses. Sans faire oublier, cependant, que c’est aussi sous des prétextes humanitaires que Paris, Washington et Londres ont fait lyncher Mouammar Kadhafi, sans autre forme de procès. Tout cela pour introduire en Lybie la loi de la jungle, le règne absolu des milices et finir par le marché aux esclaves.

Comme maquillage avec les bons sentiments de la rapine des richesses de l’Afrique exercée par les Puissance occidentales, CCN aura fait très fort. Le fait de d’attiser nos vieilles colères anti-esclavagistes ne serait qu’effet collatéral, et c’est tant mieux. L’esclavage dont nos pères ont souffert avec la Traite meurtrière qui a duré des siècles était aussi présenté comme éminemment catholique. Qui pousse aujourd’hui des centaines de milliers d’africains à franchir la Méditerranée au péril de leur vie ? Qui les met à la merci des passeurs pour être vendus comme du bétail ? Quels sont les Etats qui s’arrogent le monopole des Droits de l’Homme et dont les médias se gargarisent de bonne conscience ? Tout se passe, en effet, comme si « les sauvages » ce sont toujours nous autres, à la peau noire de préférence. Les mêmes que depuis des siècles il faut à tout prix « civiliser » par le fer et le feu… Quand le mensonge ne suffit plus.

PHIL ET ZÒFI

Dans la rubrique Phil et Zophi

ZÒFI : Dis-moi, Phil. Tu peux m’expliquer pourquoi tout ce wélélé sur l’esclavage?

PHIL: Eh bien, je crois que Schœlcher n’a pas réglé tout le problème.

ZÒFI : Parle pour toi ! Moi, je ne l’ai jamais vraiment senti, ce type.

PHIL: C’est un Grand Monsieur, pourtant. Il s’est battu pour nous. Qu’est-ce qu’il avait à y gagner, lui perso ?

ZÒFI : Beaucoup… Demande aux Gros, ces mêmes familles anciennement propriétaires d’esclaves et regarde la couleur de ceux qui travaillent encore pour eux !

PHIL: C’est bien ce que je te disais… Il n’a pas tout réglé.

ZÒFI : N’empêche… On le célèbre comme le Bon Dieu.

PHIL: Tu exagères… Faut simplement rendre à César ce qui appartient à César.

ZÒFI : Oui, mais qu’est-ce qui reste pour nous : dire merci sans fin ? … Alors, pourquoi brusquement ce wélélé ?

PHIL: Tu n’as pas vu ce reportage sur les noirs vendus comme des esclaves en Lybie ?

ZÒFI : Oui, j’ai vu. Et alors ?

PHIL: Ça ne t’a pas remué ?

ZÒFI : Disons que ça m’a trouvé déjà remué. Je vis ici, je te rappelle. J’ai vu assez de profitation sur ma race pour être un remué permanent.

PHIL: On dirait que ça te gêne de voir les gens aussi touchés.

ZÒFI : C’est pas ça…

PHIL : C’est quoi alors ?

ZÒFI : Beaucoup de ces noirs vivaient en oubliant ce qu’ils sont, comme des blancs. Je ne les ai jamais vus là où il fallait, quand il le fallait…

PHIL: Eh bien, mieux vaut tard que jamais…

ZÒFI : Je veux bien, mais trop de « noirs » de dernière minute sur le marché, ça va finir par tuer le métier.

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